Le démembrement de DuPont, dicté par les fonds activistes


Articles / mercredi, décembre 5th, 2018
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DuPont est l’une des entreprises américaines, parmi tant d’autres, qui ont abandonné une approche à long terme des affaires après avoir été la cible d’investisseurs dits activistes. Sa fusion avec Dow Chemicals, autre géant du secteur de la chimie, a abouti au morcellement des activités et à des coupes drastiques dans les effectifs.

 

Éleuthère Irénée du Pont de Nemours, fondateur de l'entreprise.
Éleuthère Irénée du Pont de Nemours, fondateur de l’entreprise.

DuPont voit le jour lorsque Pierre Samuel du Pont de Nemours décide de quitter la France en 1799, au lendemain de la Révolution française. La recherche et le développement sont déjà importants pour lui à l’époque. Du Pont et ses fils gèrent huit entreprises différentes à leur arrivée aux États-Unis. Une seule tire son épingle du jeu : une entreprise de fabrication de poudre à canon. Grâce aux dépenses en recherche et développement, Du Pont et ses fils ont réussi à transformer cette entreprise de poudre à canon en une entreprise chimique au sens large. 

« Le succès de DuPont au XXe siècle a été rendu possible grâce à la science novatrice « , peut-on lire dans le rapport annuel 1994 de l’entreprise.  « Nous maintenons également notre engagement envers la recherche de découverte, qui est essentielle à notre avenir. », est-il également écrit.

Une stratégie bouleversée par l’arrivée des fonds activistes

Au cours du XXè siècle, l’entreprise est pionnière dans la révolution des matières plastiques, avec la découverte du nylon puis en développant d’autres matériaux polymères tels que le Néoprène, le Teflon, le Kevlar ou le Lycra. DuPont fait ainsi figure de tête de proue dans le secteur de la chimie.

Cependant la stratégie de l’entreprise a été nettement bouleversée lorsque des fonds activistes se sont mêlés des affaires. Deux hommes, Daniel Loeb (Third Point Capital) et Nelson Peltz (Trian Fund Management), ont longtemps poussé au démembrement et ont fini par obtenir gain de cause.

Trian voulait voir le bénéfice par action augmenter de 12% par an

Nelson Peltz lors de la conférence Delivering Alpha 2015 à New York
Nelson Peltz lors de la conférence Delivering Alpha 2015 à New York

Au début des années 2000, les actions de Dupont se négociaient à 27 $ l’action. Le cours de l’action a commencé à grimper au lendemain de la récession ; entre le début de 2009 et le début de 2015, le cours de l’action de la société a augmenté de 210 %. (À titre de comparaison, le S&P 500 a augmenté de 140 % au cours de la même période.) En 2015, les actions se négociaient à 65 $. Malgré cette ascension, Trian, dans une présentation aux actionnaires en 2015, a déclaré qu’il croyait que les actionnaires de DuPont pourraient faire plus d’argent. Et ce, malgré le fait que les actionnaires avaient gagné 2,13 $ par action en 2009, 3,66 $ par action en 2010, 4,32 $ par action en 2011 et plus de 3,77 $ par action pour chaque année subséquente. (Trian détenait 24,6 millions d’actions DuPont au début de 2015, évaluées à environ 1,9 milliard de dollars). Les investisseurs avaient vu le bénéfice par action augmenter d’environ 3 % par an en 2013, 2014 et 2015. Pourtant, Trian en voulait plus : il voulait voir le bénéfice par action augmenter de 12 % par an.

Un investisseur s’offusquant des dépenses en R&D

« Il y a plus de valeur à débloquer « , écrit le fonds Trian dans son exposé, ajoutant qu’à son avis, DuPont a des coûts d’entreprise excessifs de 2 milliards de dollars par année. Trian s’offusque particulièrement des 5 milliards de dollars que DuPont a dépensé en recherche et développement au cours des cinq dernières années sans qu’aucune innovation biotechnologique importante n’ait été découverte.

Rapport annuel DuPont de 2016
Rapport annuel DuPont de 2016

Le rapport annuel 2016 de DuPont indique l’évolution de l’attitude de l’entreprise à l’égard de la recherche et du développement, un changement impulsé par Trian. Dans le rapport, l’entreprise indique que ses objectifs en matière de R&D n’étaient pas uniquement axés sur la recherche, mais aussi sur « la croissance des revenus et des bénéfices de l’entreprise, ce qui lui permet d’offrir des rendements durables à ses actionnaires« .

Une baisse de 20% des dépenses de R&D en 2 ans

Cet accent mis sur le rendement pour les actionnaires s’est depuis manifesté dans les priorités de l’entreprise. La recherche et le développement ont subi d’importantes compressions. L’entreprise a annoncé en février 2016 qu’elle dépenserait environ 1,7 milliard de dollars en R-D en 2016. En 2014, il avait dépensé 2,1 milliards de dollars, soit 20 % de plus.

Fusion avec Dow Chemicals et scission en 3 nouvelles entreprises

Le siège de Dow Chemical Corporate à Midland, au Michigan.
Le siège de Dow Chemical Corporate à Midland, au Michigan.

Dès la fin de 2015, peu après la campagne du fonds activiste Peltz visant à « optimiser la valeur actionnariale », DuPont apporte  un certain nombre de changements. La PDG de DuPont, Ellen Kullman, une vétérane de l’entreprise, a brusquement démissionné. Le nouveau PDG, Ed Breen, est un habitué du démantèlement de grands conglomérats, et prévoit de fusionner DuPont avec Dow, puis de scinder l’entreprise géante en trois parties différentes, une scission que Peltz voulait depuis longtemps. Ces changements se traduisent par une réduction des coûts de recherche et de développement, par l’élimination de certains départements et la suppression de milliers d’emplois.

5.000 personnes « sur le carreau »

En janvier 2016, 1 700 mises à pied on  lieu, soit un tiers des effectifs de DuPont dans le Delaware. Au niveau mondial, DuPont a réduit ses effectifs de 10 %, soit 5 000 personnes, début 2016.

« Cette entreprise a plus de 200 ans, et ce type qui n’a rien à voir avec l’industrie, place des personnes au conseil d’administration qui sabrent dans la R&D, qui ne font que pomper de l’argent dans l’entreprise « , s’offusque William Lazonick, économiste à l’Université du Massachusetts-Lowell. « Et rien de tout cela n’est illégal. »

Des inquiétudes sur la capacité d’innovation du nouvel ensemble

À l’origine, le rapprochement devait créer une structure plus forte, plus à même de lutter contre les difficultés du marché, notamment la baisse des cours agricoles, qui a entraîné une baisse de la demande sur les pesticides. Malgré le plan de réduction des coûts drastique chez DuPont, les synergies ne sont plus si évidentes. Des inquiétudes ont surgi aussi quant à la capacité d’innovation du nouvel ensemble, plusieurs centaines de postes d’ingénieurs ayant déjà été supprimés chez DuPont. Enfin, la concurrence s’organise, comme en témoigne le projet de rachat de Monsanto par Bayer.

Un groupe d’anciens de chez DuPont réunis en entreprise à but non lucratif

D'anciens collaborateurs de DuPont on lancé leur propre activité de consulting
D’anciens collaborateurs de DuPont on lancé leur propre activité de consulting

Pendant ce temps, une douzaines d’anciens scientifiques de DuPont, congédiés, se sont réunis pour créer un organisme à but non lucratif appelé le Science Technology and Research Institute of Delaware. Ils réalisent du consulting pour des entreprises publiques et privées en mettant en application leur expertise en chimie et en sciences pour continuer à faire de la recherche et du développement.

Malgré une demande en hausse, ils ont décidé de ne pas change le statut de l’entreprise. Après tout, lorsqu’une entreprise devient publique, n’importe qui peut venir et, en se concentrant suffisamment sur le court terme, lui retirer une partie de son savoir-faire.

Lucile Dupin

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