Dépouillé par un Hedge Fund, le « Denver Post » est à l’agonie


Articles / jeudi, novembre 1st, 2018
Partagez autour de vous !

Le destin du Denver Post, journal américain publié depuis 1901, est emblématique de la gestion des médias par des hedge funds. Début 2018, le quotidien de la capitale de l’Etat du Colorado – plus de trois millions d’habitants – quitte son siège historique pour la banlieue. Ses propriétaires, des responsables d’un fonds  de pension new-yorkais, Alden Global Capital,  exigent des retours sur investissements, quitte à couper dans les coûts et la rédaction. Une manière de se payer sur la bête…

La rédaction du « Denver Post » , journal américain publié depuis 1901, est régulièrement touchée par des vagues de licenciement. Un tiers de la rédaction a disparu sous la pression de ses propriétaires, les responsables du fonds de pension Alden Global Capital.

La disparition d’un tiers de la rédaction

Dans les pages débats, des journalistes dénoncent la situation depuis 2011. En avril 2018, ils en appellent même à l’action dans l’éditorial du journal. « Considérez cet éditorial comme un appel à Alden[Global Capital] – propriétaire de Digital First Media, l’une des plus grandes chaînes de journaux du pays – pour qu’il repense sa stratégie commerciale dans tous ses journaux. Denver mérite un propriétaire qui soutient sa rédaction. Si Alden n’est pas prêt à soutenir le journalisme, il devrait vendre The Post à ceux qui le feront. », peut-on lire dans l’éditorial du 16 avril 2018.

Au-dessus de l’éditorial, une illustration photographique frappante : d’abord les journalistes de la rédaction en 2013 – et ensuite la même image, avec ceux désormais partis, en noir.

Une exigence de retours sur investissement au détriment de la qualité de l’offre

« une stratégie cynique de réduction constante de la quantité et de la qualité de l’offre », éditorial du Denver Post, le 16 avril 2018. 

Les propriétaires du journal se sont  » engagés dans une stratégie cynique de réduction constante de la quantité et de la qualité de l’offre, tout en augmentant régulièrement le nombre d’abonnements « , poursuit l’éditorial. « Ce faisant, les gérants de fonds spéculatifs – souvent qualifiés de  » capitalistes vautours  » – se sont cachés derrière un argumentaire selon lequel les salles de rédaction et les journaux dotés d’un personnel adéquat ne peuvent plus survivre dans le marché numérique. Or, Alden est poursuivi par un actionnaire minoritaire pour avoir « injecté des centaines de millions de dollars de ses profits dans des investissements douteux qui n’ont rien à voir avec la collecte de nouvelles. »

08denverpost1-superJumbo
Éditorial du 16 avril 2018, « Le Colorado devrait exiger le journal qu’il mérite »

Le paradoxe est que le titre ne perd pas d’argent, mais Alden Global Capital, qui possède la maison mère, Digital First Media, le deuxième groupe de journaux et sites aux Etats-Unis, exige des retours sur investissements.

Alden possède 97 publications, dont le San Jose Mercury News, l’Orange County Register, le St. Paul Pioneer Press et le Boston Herald, qu’il a acheté en février pour un peu moins de 12 millions de dollars.

Le « Denver Post » : une simple « écriture au bilan »

En mars 2018, le Post annonçait qu’Alden supprimerait 30 emplois dans les salles de rédaction au cours des prochains mois. À son apogée, la salle de rédaction du Post comptait plus de 250 journal. Après 125 ans d’histoire et neuf Pulitzers, elle compte désormais moins de 75 journalistes.

« Ces pertes d’emplois sont douloureuses, et nous savons que le quotidien perd en qualité du fait que des journalistes talentueux quittent l’organisation « , a déclaré la rédactrice en chef Lee Ann Colacioppo dans un courriel envoyé au personnel lorsque les licenciement ont été annoncés. « Je suis sûr que certains commentateurs se réjouiront de ce qu’ils croient être la fin des médias grand public, mais il n’y a rien à célébrer quand une ville a moins de journalistes qui y travaillent. »

« Traiter notre journal comme une simple inscription au bilan et non comme une institution faisant partie intégrante de notre tissu civique, c’est faire preuve d’une vision très court-termiste », Michael Hancock, maire de Denver

Ces licenciements interviennent alors que Denver a connu un bond démographique. Le maire de Denver, Michael Hancock, a exprimé son soutien au journal et a appelé à une éventuelle vente du journal.

Sur Facebook, le maire écrit « Pour un hedge fund new-yorkais, traiter notre journal comme une simple inscription au bilan et non comme une institution faisant partie intégrante de notre tissu civique, c’est faire preuve d’une vision très court-termiste. J’exhorte les propriétaires à repenser leur stratégie commerciale ou à se retirer de l’industrie de l’information ».

 

Laisser un commentaire